Une belle histoire (2)
le lundi 1 mai 2006, 23:04
Plus d'un an après l'introduction de la belle histoire je me dis que
le jour de la fête du travail n'est pas un mauvais choix pour publier
cette note.
Alors bon, plus d'un an pour écrire une note, c'est vrai ça peut sembler long. En même temps, ça doit rassurer les quelques personnes inquiètes à l'époque de croire que je n'avais pas réussi à tourner cette page.
Donc, pour tous ceux qui auraient loupé la première note, ça se passe ici.
Pour les fainéants, en gros, Integra est une des boites nées et mortes en même temps que la bulle internet. J'en étais, ça m'a marqué comme tant d'autres et je tente de relater quelques éléments intéressants..
Voilà, trêve de bla bla, ça démarre maintenant !
Point de vue en ce qui me concerne sur ce qui a fait la singularité et la réussite éphémère de cette entreprise…
Outre le fait qu'il s'agissait de ma première expérience professionnelle…
Outre le fait que je tiens un WebLog et que je me plais donc à y écrire
tout et n'importe quoi…
Outre le fait que cette expérience m'a apporté un grand nombre
de mes amis et relations actuels…
...
Ces quelques lignes ont pour vocation de tenter d'expliquer pourquoi j'ose penser
que l'histoire de la société integra mérite de s'y intéresser
un minimum.
1/ Le challenge de base
Il m'a fallu du temps pour y croire, puis un peu plus pour l'accepter mais le
destin d'integra était déjà en parti joué dès
sa création. En effet, j'ai eu différents retours de personnes
présentes au début me rapportant que l'objectif de Philippe Guglielmetti
a toujours été le suivant : grossir, se développer en Europe
et revendre en empochant au passage le jackpot.
C'est là que je trouve l'histoire intéressante.
D'un côté, il est indéniable que le plan de départ
a été atteint et même formidablement atteint. Combien de
sociétés ont été créées dans le même
but sans jamais y parvenir. Alors bon, on peut saluer la performance mais ne
pas trouver forcément le fond du projet louable, non pas que l'idée
de faire la culbute sur une société soit blâmable, encore
que tout dépend du contexte, mais plus que pour parvenir à cet
objectif, il faut quand même que cela se fasse à l'insu et sur
le dos de la plupart des salariés (sans oublier les actionnaires et certains
des fondateurs qui étaient aussi des amis), bref, en toute hypocrisie.
D'un autre côté, et c'est là que ressort pour moi le plus
grand intérêt, cette trame de fond cynique a aussi généré
de multiples petits et grands bonheurs échappant totalement au contrôle
du schéma orchestré.
2/ Le contexte
Il me semble évident que le contexte a dépassé le simple
rôle de catalyseur.
C'est pour moi un acteur à part entière du cas "Integra".
En France, les années 1994-1995 marquent le vrai décollage public
du réseau Internet.
Outil essentiellement universitaire à ses débuts, les quelques
privilégiés y ayant accès y consultent quelques pages au
look dépouillé à l'aide de Mosaic et commencent à
s'envoyer des e-mails.
Puis les fournisseurs d'accès font leur apparition, le quidam moyen peut
au moyen d'un modem rejoindre la toile, yahoo fait son apparition et en France,
le "Grand secret" du docteur Gubler sur François Miterrand
attire pour la première fois avec fracas l'attention du grand public
sur ce média émergeant.
En quelques années, le côté pratique et ludique convainc
un nombre croissant d'utilisateurs et 1996 marque le début d'une période
euphorique qui durera quatre ans. C'est exactement à ce moment que Philippe
Guglielmetti, William Rizzo, Georgy Kishtoo et Pierre Gérard créent
sur un audacieux pari la société integra.
Les années suivantes marqueront l'histoire comme l'époque dite
de la "bulle internet". En quelques mois, on met du "e"
(prononcer <i>), du "net" et du "dotcom" à
toutes les sauces : e-commerce, e-business, e-learning, e-technologies, e-payment,
e-tourisme, net-économie, etc. Un nombre incroyable de jeunes pousses
(startup) se créent sur des projets souvent farfelus parvenant malgré
cela à lever des fonds faramineux. Bref, l'argent facile coule à
flot, tous les abus sont permis.
Pour integra, c'est une aubaine. Son activité est au cœur de cette
euphorie : développer et héberger des applications Web. Le chiffre
d'affaire va croissant, integra se développe en France pour commencer
en rachetant la société Ippolis, spécialisée dans
l'audiotel et le minitel. A L'époque, Philippe nous disait sur un grand
show que cette acquisition nous permettrait de compléter notre offre
en couvrant toutes les activités de commerce électronique possible
: audiotel, minitel, inter/intra/extra-net, Wap, la boucle était bouclée.
Integra se positionne comme un intermédiaire incontournable entre le
marchand et le consommateur.
En 1998, les grands gourous des chiffres comme IDC ou le Gartner prophétisent
des milliards de dollar de chiffre d'affaires pour le commerce électronique
pour les années à venir.
Integra veut sa part du gateau et lance Integra Commerce puis l'Integra Commerce
Technical Center.
La concurrence s'organise, il faut alors à Integra un poids plus important
pour fidéliser et convaincre les grands comptes. L'euphorie boursière
donnera les armes à integra pour poursuivre sa croissance externe démesurée.
Entre 1999 et 2001 plus d'une dizaine d'entreprise sont absorbées. Integra
atteint alors son sommet : une présence paneuropéenne, près
de 1000 employés, des références prestigieuses …
mais toujours pas de rentabilité car beaucoup d'investissements. Les
acquisitions gonflent le cours de l'action. Tous les moyens sont bons. Différents
CV sont achetés pour les places clés de la structure corporate,
là aussi, l'objectif est de faire monter le cours de l'action plus que
de donner à Integra les armes de sa rentabilité. Le plan était
parfait.
2001 est l'année charnière. En quelques mois les rêves d'entrepreneurs,
de salariés, de petits actionnaires virent au cauchemar. Les banques
et investisseurs avisés revendent en douce leurs titres, la bulle spéculative
éclate, retour brutal à la réalité économique.
Une grosse majorité des jeunes pousses ne s'en relèvera pas et
je ne parle même pas des apprentis boursicoteurs.
Integra n'échappe pas à la règle.
Les clients se font rares, plus encore côté développement
où la concurrence fait rage. Le métier de l'hébergement
sauvera encore la face quelques temps.
Il est temps pour Integra de trouver un nouvel investisseur ou de fermer la
boutique.
Il est à ce titre intéressant de se reporter à un chat
sur boursorama de
Philippe Guglielmetti en date du 20 mars 2001. Pour autant que le PDG s'en
défende, l'avenir donnera raison aux internautes enchaînant les
questions désagréables.
En juin 2001, Genuity réalise une offre d'achat amicale sur Integra qui
ne peut plus faire face à son financement. Les dettes contractées
par l'acquisition des entreprises du groupe et la non rentabilité de
l'activité auront eu raison des millions apportés par les différents
tours de table.
La descente aux enfers ne s'arrêtera pas en si bon chemin. Une année
bien chaotique où les pontes américains réorganisent, exigent…
Ça sent le sapin. Les services non rentables sont menacés.
Les salariés eux ne se font plus d'illusion, certains partent, d'autres
attendent d'être gentiment remerciés pour récupérer
au passage une petit indemnité, certains restent ne sachant eux-mêmes
trop pourquoi, tel le capitaine sombrant avec son navire.
Différents plans de licenciements sont négociés de main
de maître par les délégués du personnel. Les indemnités
sont faramineuses. Des éléments de pression redoutables et de
piètres négociateurs du côté de la direction n'y
sont pas étrangers.
La sentence, douce ironie du sort tombera le 1er octobre 2002 et achèvera
l'espoir des plus optimistes naïfs. Verizon, actionnaire principal
de Genuity se dégage de sa filiale qui passe ainsi en cessation de paiements.
La filiale européenne ne peut que suivre cette triste destinée
et entre à son tour en cessation de paiements.
Ceux qui n'avaient alors pu bénéficier des plans de départ
en or n'ont plus que leurs yeux pour pleurer. Pleurer c'est aussi sans doute
ce que feront les responsables du FNGS (Fond national de garantie des salaires)
et ceux des Assedics face à l'ardoise qui les attend.
Les actifs sont démantelés, pays par pays, ce qui peut être
rentable est revendu à la sauvette.
En France, Seevia récupère une partie du fond de l'hébergement,
tout le reste sera liquidé gentiment. J'adore ce terme de liquidation,
ça fait très mafieux. Pour ce qui est de la branche développement,
un portefeuille de comptes clients a été cédé à
Degetel pour un euro symbolique en échange d'une promesse d'emploi de
8 anciens salariés licenciés suite au plan, promesse qui si je
me rapporte à un
article du Journal du Net n'aurait pas été tenue.
Bref, Integra n'a fait que suivre la courbe de la bulle Internet, pas mieux,
pas pire.
3/ Le métier
C'est là l'une des clés du succès éphémère.
Philippe Guglielmetti et ses accolytes ont eu un côté visionnaire indéniable.
Au bon moment ils ont senti le potentiel de l'économie numérique.
Alors qu'il n'existait pas encore de solution technique facilitant le développement d'applications Web, ils se fabriquent leurs propres outils.
Avec des bouts de ficelle, des gros coups de bluff et de belles relations, ils arrivent à convaincre des grands comptes de se lancer dans l'aventure.
Ils ont su capter le côté rêve qu'a apporté Internet et l'exploiter à outrance.
Une fois l'inertie amorcée, la nouvelle bonne idée a été de miser à la fois sur le développement et sur l'hebergement comme deux activités complémentaires.
La communication est rapidement devenu une arme incontournable, véritable troisième métier d'Integra. Cette société est l'une des seules sinon la seule que je connaisse comme société de service et d'hébergement à s'être offerte une campagne télévisée. J'ai encore la VHS, à l'occasion, il faudra que je la numérise, ça peut être drôle.
La dynamique n'a d'ailleurs jamais été aussi bonne et productive que lorsque les équipes réduites travaillaient en direct partageant souvent leurs compétences.
Integra a longtemps réussi à être à la pointe des techniques ce qui lui a permis de gagner de nombreuses références innovantes.
Je repense aux premières boutiques, aux premières intégrations avec les systèmes existants, au premières solutions de publication multimedia pour des grandes radios, au développement de nos propres outils, etc.
Integra a commencé à perdre cette avance et cette innovation à peu près en même temps que s'amorçait la chute de la bulle internet.
4/ Le capital humain
Autre clé de ce succès, ma préféré.
Integra a attiré et a été un catalyseur pour nombre de talents.
L'ambiance, les responsabilités offertes, l'implication de tous a créé une forte dynamique.
Bien sûr tout ça avait un côté de vaste fumisterie.
Au départ, tout le monde travaillait comme des chiens en étant sous-payés.
On nous a fait miroiter des stocks options dont bien peu ont pu tirer profit.
De nombreux coups bas ont eu lieu.
Lorsqu'une personne ne rentrait pas dans le moule la sanction était rapide, la porte grande ouverte.
Malgré tout le climat était propice à une forte productivité, à un apprentissage express, à de grands moments de déconnade.
Et petit à petit la force de caractère de certains a aussi permis des avancées sur les plans sociaux.
Je me souviens les avoir regardé de haut à l'époque mais je sais aujourd'hui qu'ils avaient raison.
Je pense que c'est là une des erreurs de Philippe, avoir sous-estimé le capital humain. Avoir sous-estimé les capacités d'opposition d'une poignée de salariés.
Avoir sous-estimé la valeur réelle de ce qu'il avait su bâtir et qui avait dépassé le stade de miroir aux alouettes.
Le problème c'est qu'on est passé d'un extrême à l'autre.
L'activité déclinante, Integra a viré à une sorte de grande cour de récré, l'âge des employés aidant.
Les 35h, les salaires revalorisés, pas grand chose à foutre, ma dernière année chez Integra s'assimilait plutôt à des vacances.
Pour moi Integra c'est donc ça, 4 années d'excès dans un sens comme dans l'autre, des rencontres très enrichissantes, de belles opportunités, et quelques vrais amis pour l'après integra.
Et comme dans beaucoup d'entreprises, de nombreuses histoires de couples se sont jouées et déjouées sur ces années.
Nouvelles interviews
Avec moult retards de publication dont je prie leurs auteurs de bien vouloir m'excuser, voici une série complémentaire d'interview :
Merci à tous pour votre participation et votre confiance.
Nouvelles références client
Cette fois ci c'est avec l'aide très précieuse de Xavier Sutter que je peux vous illustrer quelques nouvelles références des années Integra. Merci à lui.
Pour finir je ne peux pas résister au plaisir de vous faire pointer sur cette sympathique nouvelle société toute récemment introduite au marché libre. Petite présentation de la société ici. Site officiel là (ne loupez pas la page des hommes clés dans la rubrique "Le groupe"). Une bien belle nouvelle aventure à suivre sur Boursorama sous le code FR0004063295 certes bien moins sexy que 7293 mais qui aura peut être une durée de vie plus importante. Mmmm, je vous sens joueur hein, qui prend des actions :)
Allez, un nouveau billet avant un an et demi, c'est promis.
Addendum du 28 janvier 2008, la troisième et dernière note sur integra est disponible ici
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