A toi voulant partir
le samedi 28 mai 2005, 21:54
Mon cher grand père.
Cher oui, tu peux en douter et combien je le comprends.
Toi et moi nous ne sommes jamais vraiment compris.
Et pourtant tout avait si bien commencé.
Je me souviens de mon enfance où si souvent nous vous rendions visite.
Mes premiers souvenirs se ramènent à votre boulangerie de Rueil.
Cette boulangerie où tu passais tant de tes nuits, tant d'efforts à pétrir le pain, à préparer les patisseries, à former les viennoiseries, à suer devant le four.
Je me souviens de ces trop rares instants où je descendais te rejoindre au fournil, cet antre qui était tien, le territoire où tu régnais d'une main de maître.
J'admirai alors ton savoir faire, je me régalais des déchets de pâte à pain crue, je développais mes propres créations si laides mais qui à mes yeux et mes papilles étaient le plus beau produit artisanal de l'univers.
Je me rémémore encore les odeurs de pain chaud perçues les yeux rivés sur la pâte gonflant sous les assauts d'une chaleur insoutenable, je me souviens encore m'être souvent brûlé le palais à déguster une ficelle à peine sortie du four.
Je me souviens aussi de ces moments passés en famille le dimanche midi dans cette salle à manger au carrelage si particulier.
Combien je me souviens aussi de ta femme, ma grand mère qui me manque tant, partie si tôt.
Je me souviens de ces vacances où si souvent nous nous fondions dans le flux migratoire des estivants, ces aoutiens si pressés de quitter la chaleur étouffante de Paris pour s'évader vers un petit coin de paradis.
Le votre, le notre c'était Royan et Chatelard un de ses hameaux.
Confortablement installé sur la banquette en cuir de ta peugeot 504, la route que je sais aujourd'hui si longue ne me l'a jamais paru.
Partir avec vous, c'était la promesse de vacances réussies, d'instants simples et mémorables, entre les matinées au marché, les après midi à la plage, les repas en famille.
Mais je me souviens aussi de tes sautes d'humeur de ton foutu caractère.
Jamais tu ne m'as semblé montrer un véritable intérêt pour autre chose que ta foutue personne.
Jamais tu ne m'as souhaité un anniversaire, une fête, pris le téléphone pour prendre de mes nouvelles.
Jamais tu ne m'as pris un instant pour me parler simplement, chaleureusement, d'homme à enfant.
Ah ça, les relations humaines ne semblent pas avoir été vraiment ton fort.
Je me souviens aussi de certains angles conflictuels dans tes rapports avec ma grand mère, ta femme.
Je me souviens l'avoir vu pleurer pour des histoires matérielles.
Je me souviens t'avoir fait porter la responsabilité de son cancer, de sa mort si brutale.
Je me souviens ensuite t'avoir rendu ton ignorance, ton indifférence à mon égard, ton apparente insensibilité avec toute la froideur que je sais déployer.
Je me souviens que depuis chaque repas avec toi s'est rapidement mué en sacerdoce, l'occasion de subir tes mêmes blagues de mauvais goût, tes mêmes radotages sur le temps passé, tes mêmes tendances d'extrême droite, tes mêmes plaintes sur ton sort toujours plus insistantes.
Je me souviens aussi que tu es le père de ma mère, bien plus que mon grand père, et que pour ça j'ai toujours fait l'effort, toujours mis en scène cette façade pour laquelle je suis si talentueux.
Je me souviens aussi ces derniers temps avoir peu à peu mûri ces années sombres.
Je crois aujourd'hui que tu n'as jamais su vraiment témoigner aux autres la teneur de tes sentiments.
Je ne m'en sens que plus proche de toi, l'impression de porter là une bonne part de ton héritage, d'autant plus quand j'en sors progressivement.
Je crois aujourd'hui avoir commis les mêmes erreurs que toi et être une fois de plus passé à côté de quelque chose de fondamental.
Et alors que j'envisageais de nouveaux efforts pour te connaître un peu mieux voici que tu tentes de quitter ce monde.
Je ne sais pas si tu y parviendras, je connais ta vie, je connais tes douleurs, je crois comprendre ce que tu endures même si je pense que pour une part tu récoltes ce que tu as semé.
Ce que je sais c'est qu'une fois de plus nous risquons de ne jamais nous être parlés vraiment.
Quand ma grand mère, ta femme, est partie, je n'ai pas pu lui dire combien je l'aimais ni combien elle me manquerait. Je met ça sur le compte de mon jeune âge.
Si tu pars à ton tour aujourd'hui, toi, le père de ma mère, je n'aurai jamais eu l'occasion de te dire ce que j'avais sur le coeur, ce que j'en ai compris, et le fait que je ne t'en tiens plus rigueur, que je t'ai pardonné et qu'une part de moi t'estime et te respecte malgré tout. Cette fois-ci, je met ça sur le compte de ma bêtise.
Si tu pars à ton tour aujourd'hui, toi, le père de ma mère, je te quitterai sur l'impression de ne t'avoir jamais connu.
Si tu ne pars pas aujourd'hui, je tâcherai alors de te dire ce que j'ai à te dire avec toute la diplomatie dont je sais parfois faire preuve.
Bon voyage et bonne chance, quel que soit ton choix.
Pensée à ma mère en ce jour si particulier, pensée à Lucette ma grand mère bien aimée.
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Commentaires
intimiste et sincère. Tout autre commentaire (de ma part) serait superflu.