Prenez l'histoire de Eijirô Saitô, jeune interne dans un grand hôpital universitaire.
Regardez-le débuter au service des urgences.
Vivez ses angoisses et ses révoltes face aux drames et souffrances de la vie.

Vous vous croyez dans un nouvel épisode de la série Urgences du scénariste Michael Crichton ?

La ressemblance s'arrête à l'univers hospitalier.

"Say hello to Black Jack" est un manga de Syuho Satô. Il dénonce les travers de la médecine japonaise tout en montrant avec brio les difficultés que peut rencontrer un apprenti médecin doté d'un idéalisme et d'un humanisme surdimensionnés.

La trame de fond est assez simple en soit et revient régulièrement comme une quête obsessionnelle : "C'est quoi être médecin".

Sous cette accroche minimaliste ce manga m'a mis une bonne claque.

Quelques explications.

Le diplôme de médecin japonais sanctionne le bagage théorique. Le diplômé doit suivre ensuite deux années d'internat pour acquérir la pratique indispensable et choisir une spécialisation. Pour faciliter ce choix, il effectue des périodes de quelques mois dans chaque service.

Jusque là, rien de bien surprenant, je suis un peu sensible à l'épreuve du jeune qui démarre entre sa faible paie d'interne qui l'oblige à prendre un "Baïto" [petit job] pour subvenir à ses besoins et son stress dû à la réalité d'un travail qu'il idéalisait et à la lourde responsabilité, mais bon, ça me donne une petite impression de déjà vu tristement banalisé.

Puis, petit à petit, tout bascule.

L'intérêt du récit est le parcourt initiatique de l'interne qui passe de service en service. A la manière d'un docu-fiction (terme à la mode définissant la mise en scène d'un scénario fortement inspiré de faits réels), on découvre la réalité de différentes spécialités médicales de manière très instructive.

Au fur et à mesure on assiste également à la montée de la révolte de Saïto. Le récit et la démonstration sont tels que l'on ne peut que se prendre à cette révolte face à de nombreuses absurdités :

  • le baïto en question pour cet interne de médecine est d'assurer les gardes de nuit dans un service d'urgences. Si l'on met de côté la question de l'efficacité du médecin travaillant parfois plus de 36h d'affilée, on découvre que la plupart du temps, ces internes peu expérimentés sont livrés à eux-même face à l'urgence. Au Japon il semble préférable de ne pas avoir d'accident grave de nuit.
  • si le nombre de médecins est un des plus élevés au monde, il y a aussi beaucoup trop d'hôpitaux. D'où une paradoxale pénurie de médecins et des services qui n'arrivent pas à fonctionner avec suffisamment de personnel surtout en ce qui concerne les gardes.
  • la majorité des médecins sont rattachés à des "bureau de médecine" sorte de système pyramidale qui cloisonne toute la société médicale. Si l'on souhaite obtenir un poste et évoluer favorablement dans sa carrière, mieux vaut être rattaché à l'un de ces bureaux et en être bien vu.
  • l'appât du gain et de la rentabilité l'a emporté bel et bien sur le bien être et la sauvegarde du patient : nombreux médecins corrompus, hopitaux qui privilégient certains actes en fonction de leur rentabilité, etc.
  • ...

Saitô se bat, Saitô doute, Saitô est rejeté par la majorité de ses pairs mais il avance et se construit en tant que médecin.

Ce manga a atteint son objectif en ce qui me concerne, secouer les consciences, dénoncer un système. Et je suis loin d'être le seul à avoir été touché. Près de 2 millions d'exemplaires vendus rien qu'au Japon. Le succès a déclenché une adaptation télévisée. Cet ensemble a généré une prise de conscience de la population japonaise et conduit le gouvernement à prendre des mesures pour améliorer la situation.

Là où je suis d'autant plus touché c'est que la distance entre le modèle japonais et nos modèles occidentaux n'est pas si importante, notamment en ce qui concerne le problème paradoxal de l'arbitrage entre la santé du patient et la maîtrise des coûts.

Quelques regrets en ce qui concerne le parti pris de l'auteur de ne se concentrer que sur le personnage principal, on aurait aimé en apprendre un peu plus sur les différents protagonistes qui se succèdent.

Pour finir, dans mon introduction à la fête de la BD (voir sujet précédent) je parlais de sujets plus adultes et d'une bande dessinée plus intimiste ou plus réfléchie loin des séries de pur divertissement.

Say hello to Black Jack est de cette veine.

Les mangas de ce type sont un genre à part, baptisé les "seinem". Cela illustre l'importance qu'a pu prendre cet art au Japon et, je l'espère, la place qu'il prendra peut être demain en Europe.

Si vous voulez en savoir plus ...

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