User les pavés
le mardi 7 mars 2006, 23:29
Aux environs de 14h30 une rame de métro de la ligne 9 s'arrête.
Je me désincarcère péniblement de la masse humaine.
L'ambiance est déjà chaude, les jeunes envahissent les quais et donnent le ton.
Je me faufile tant bien que mal jusqu'à atteindre la lumière du jour.
La place de la république grouille de monde, ça crie, ça
chante braille, ça revendique, ça banderole bref, je suis
au coeur de la manifestation contre le CPE.
Non, je n'ai pas atterri ici par hasard genre je suis un extra-terrestre qui ne sait pas que nous sommes jour de manifestation, je suis bien venu volontairement grossir les rangs.
Les groupes se forment.
Là, du coup, je me sens un peu con, un peu seul.
Car oui, généralement quand on vient manifester, on ne vient pas seul, on s'apparente à un groupe politique, à un syndicat. Ou encore on est un jeune qui vient se faire son expérience des manifs sautant là sur l'occasion de sécher une journée de cours.
Un peu seul donc, je remonte petit à petit les différentes factions, je m'interroge sur la place à occuper, quelle foutue importance ?
Aucune. On se croirait au défilé d'ouverture des jeux olympiques en plus bordélique. Je remonte ainsi jusqu'au début de la manifestation, je me colle entre les deux premiers groupes, ce sont des jeunes de je ne sais quelle fac, c'est bien pour ça que je suis là non, défendre le droit à une autre égalité des chances pour les jeunes.
Et petit à petit le cortège se met en route, sentiment étrange, voici bien plus de dix ans que je n'avais pris part à une manifestation, j'étais alors étudiant, et rien ne semble avoir changé.
A l'époque on se battait contre le CIP, aujourd'hui contre le CPE.
Trois lettres, pas tout à fait identiques, pas tout à fait différentes.
La mécanique contestataire elle reste la même.
Du monde, des jeunes, des slogans à 2 balles, une ambiance bon enfant (mot gentil pour ne pas dire un peu niaise), de la bière à gogo, l'omniprésence des syndicats et des politiques, des groupes par ci par là totalement hors sujet sur l'Irak, la colonisation et je ne sais plus quoi, les photographes et cameramen qui vont, virevoltent et cherchent l'image du jour, des badauds sans doute pas suffisamment concernés pour s'impliquer, des sifflets, des tambours, des speakers grimpés sur des camions sono qui motivent les troupes avec autant d'énergie qu'un entraîneur de foot ou qu'un Muezzin appelant à la prière, des gentils organisateurs casqués et armés qui ouvrent et entourent la marche, etc.
Une joyeuse mascarade manquant singulièrement de simplicité, je rêve d'une marche silencieuse, sans couleur, sans banderole, juste citoyenne pour dire arrêtez de vous foutre de notre gueule.
Je me sens bien décalé au milieu de tout ça, simple contestataire d'un jour qui a pris sa demi journée pour aller défiler avec son vaio dans son sac à dos.
En attendant, je suis là, content d'être là malgré tout, j'assume, et j'appuie le message global.
Je pense soudain à ce refrain de Tryo
"On va user les pavés,
User les pavés, user les pavés
Et ils vont reculer"
Je n'ai pas d'illusion, je sais bien que ces messieurs ne reculeront pas comme ça, en même temps, ne rien dire c'est cautionner et ça je ne peux m'y résoudre. Pour ma fille, pour mes neveux, parce que j'étais l'un de ces jeunes il n'y a pas si longtemps, parce que je ne peux accepter l'utilisation du 49.3 pour un sujet si fondamental, parce que je suis convaincu que ce n'est pas la bonne solution.
Enfin, las d'attendre que les metteurs en scène daignent nous faire gagner la place de la Nation, je dépasse la cohorte, je poursuis ma marche seul en éclaireur, je dépasse les escadres de CRS, la pluie m'accompagne. Bientôt, près de la Gare de Lyon, je me désolidarise définitivement de la manifestation. L'essentiel pour moi était d'être là, d'afficher un mécontentement, j'y étais.
Et pendant ce temps Camille remporte deux victoires de la musique, Ali Farka Touré meurt d'un cancer, les petites filles indiennes disparaissent tragiquement des statistiques et de ce monde, la France n'est pas seule à faire face à des problèmes de banlieue, l'état américain du Dakota Sud interdit l'avortement, on inscrit des vaches à l'ANPE, et la grippe aviaire alimente de nombreux fantasmes.
Et dans quelques minutes, c'est la journée de la femme, alors bonne journée mesdames et mesdemoiselles.
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Commentaires
Des pavés dépravés. Des coutures qu'on déchire sous l'effet de la hargne. Même si une manif aujourd'hui ressemble à une parade chez Mickey, ce ne sera jamais assez le bordel pour que le(s) gouvernement(s) réagisse(nt) en faveur des foules. La marche silencieuse serait aussi manifeste, mais jamais aussi efficace que la révolte populaire. Question d'histoire de France sans doute. Monarchie ou democratie faussement représentative, même combat. Car, en fin de compte, si le CPE est une grosse connerie, s'en est une de plus. Et la note commence à être salement salée...
Excellent ! Belle initiative :) Je suis impatient de voir le résultat de ces mouvements, un peu aussi pour vérifier que c'est encore possible en France de bouger un peu les choses. Mais quand je lis et entends les médias sur le sujet, je m'énerve. Tiens, un acte amusant, écouter le journal de 8h00 sur france inter en ce moment... 'Fin bon, bravo Jeff, j'aurais aimé t'accompagner :)