Le premier sexe
le mardi 11 avril 2006, 00:53
En voilà un livre polémique, un pamphlet comme j'ai pu lire ça ou là.
Tant de bruit pour 123 petites pages au format poche rédigées par Eric Zemmour (ne pas confondre, il existe visiblement un homonyme dans le monde de la mode).
Journaliste au figaro, auteur de plusieurs autres livres, homme de télévision, voir sur Wikipedia une petite bio.
La première chose qui m'est venue à l'esprit en voyant toute les réactions disproportionnées suscitées par l'ouvrage tant en bien qu'en mal c'est une fois de plus de me faire ma propre opinion.
Ni une ni deux, je m'exécute.
De quoi est-il question ? D'une question vieille comme la pomme du jardin d'Eden, les rapports entre hommes et femmes.
Quoi de neuf sous la plume de Mr Zemmour ?
L'homme occidental est une femme comme les autres.
Ca mérite de s'y pencher un peu non ?
Je ne vous ferai pas un résumé de l'ouvrage, je m'attacherai aux points qui m'ont parlé particulièrement, et j'y ajouterai quelques réflexions personnelles.
La féminisation la plus visible porte sur le paraître. Les ventes de cosmétiques masculins explosent, on vante l'épilation masculine, le soin du corps, les bijoux pour homme. Porté par le hype gay, la publicité l'a bien compris, le marché est juteux. Pendant ce temps, l'image de la femme tend elle vers l'androgynie, on verse dans la confusion des genres.
Bon là dessus, je suis plutôt d'accord, il y a un gros problème sur l'image véhiculée par la publicité. L'homme qu'on nous montre et qu'on nous vend, je ne m'y retrouve pas trop. Bien sûr, je me suis surpris à vouloir me débarrasser d'une pilosité un peu trop exubérante et rien ne dit que je ne céderai pas un jour à cette sirène. Toujours est-il qu'en ce qui me concerne et dans les hommes que je suis amené à côtoyer au quotidien, je pense que le mâle physiquement efféminé n'est pas légion. En même temps, on connait le pouvoir de la publicité et on sait que le temps joue pour elle. Il y a une citation de Nietzche assez forte et qui parait aujourd'hui misogyne tant elle n'est plus d'actualité. "La femme n'aurait pas le génie de la parure si elle ne savait d'instinct qu'elle joue le second rôle." Et Zemmour d'enchaîner "L'homme apprend désormais à se parer. Il apprend vite".
La féminisation par la couplisation est également un thème récurrent dans cette lecture. Zemmour commence par un exposé assez virulent sur la dissociation entre sexualité (désir) et amour (attachement et non dépendance pour ce qui me concerne) qui serait le propre de l'homme. L'un des éléments connus mais souvent occulté les plus intéressants avancés concerne le syndrome du "trop belle pour moi". Le fait qu'en aimant, en respectant, en mettant sur un piédestal le désir s'amenuise. Paroxysme atteint par la maternité de la femme, devenue mère, sainte, on n'ose plus la toucher. Je ne peux que m'y retrouver.
J'ajouterai cependant que contrairement à ce que l'auteur avance, je pense que le problème est identique pour la femme, à degré moindre peut être mais tout de même. Désir et amour me semblent également des choses dissociables pour la femme et non le propre de l'homme. J'ajouterai également comme autre problème latent de la sexualité le côté désengagé des hommes qui se retrouve également sur ce plan en tout cas pour ce qui me concerne. A force de m'être laissé débordé par la domination de ma femme, je me suis également complètement laissé déborder sur ma sexualité, au point de ne plus être capable d'exprimer mon désir qui pourtant existait encore. Encore ce soir, dans l'épisode 16 de Desperate Housewives (Saison 2), le fait que Tom ne supporte plus la domination de Lynette (sa femme) dans son quotidien et rejette alors la moindre tentative de domination dans sa sexualité résonne comme un écho.
Pour en revenir à la couplisation Zemmour indique qu'aujourd'hui, après une tentative de révolution sexuelle des femmes on assiste à un retour de l'ordre moral où la moindre relation entre homme et femme doit forcément s'inscrire dans la marche du couple, la valeur de la modernité. Il suffit de voir tous ces jeunes hommes qui à peine majeurs vouent un amour sans bornes que l'on pourrait qualifier de mièvre à leur dulcinée. Je m'y revois, j'y vois mes neveux et tant d'autres. Y voir aussi les couples médiatiques, jusqu'aux couples politiques comme Sarkozy et Hollande/Royal. Ce ne sont plus des individus, ce sont des couples. A la moindre anicroche, le couple explose. C'est le décalage entre le couple rêvé et le couple réel.
Sur les conséquences de cette féminisation le passage sur la transformation du couple en parents. Auparavant, l'autorité du père lui conférait un rôle de méchant, séparateur entre la mère et l'enfant, surtout en ce qui concerne le fils. Aujourd'hui, la féminisation de l'homme soutenue par les femmes les ont libéré de ce rôle. " [...] La plupart ont déserté. [...] Ils commencent par incarner la vie, l'amour, le papa poule. [...] Puis ils se fatiguent, désertent, au mieux ils paient pour se débarrasser de leurs responsabilités, au pire ils ne paient même pas. [...] " Je suis là aussi assez suiveur. En même temps, je pense qu'on se réveille un peu aujourd'hui, qu'on prend conscience du problème. Pour ma part, je suis en plein dedans, j’apprends à faire face à mes responsabilités, à me partager entre le papa poule et le méchant.
Une extension assez perturbante entre le fait que face à la maîtrise du désir et de la reproduction gagnée de haute lutte par les femmes, "ces messieurs qui n'ont plus le pouvoir sur rien se défaussent des responsabilités qui allaient avec". Quand on voit le chiffre des avortements (aussi important que le taux de mortalité des enfants en bas âge voici deux siècles), on comprend aisément que beaucoup de grossesses sont des tentatives d'imposer un désir d'enfant aux hommes en brandissant la menace de la loi (qui impose aujourd'hui aux pères de reconnaître les enfants) et le chantage. Vu le nombre d'IVG pratiquées, on ne peut que légitimement s'interroger sans pour autant remettre en question ce droit fondamental.
Autre tendance amusante dans le paradoxe féminin sur la quête
égalitaire. "[...] Les femmes obtiennent la parité quand
la politique ne sert plus à grand chose ; elles votent à gauche
quand la révolution est finie ; elles découvrent le football quand
la magie de mon enfance est devenue un tiroir-caisse. Elles ne détruisent
pas, elles protègent. Elles ne créent pas, elles entretiennent.
Elles n'inventent pas, elles conservent. Elles ne transgressent pas, elles civilisent.
Elles ne règnent pas, elles régentent. En se féminisant
les hommes se stérilisent, ils s'interdisent toute audace, toute transgression.
[...]".
Bon, s'il y a matière à dire que ça va un peu loin, qu'il
me semble injuste de dire que les femmes ne créent pas, il y a tout de
même un fond de vérité. Dans la féminisation de l'homme,
je ressens pleinement le côté conservateur, protection, pas de
prise de risque. Et c'est un vrai problème. Quand je regarde nos politiques,
aucun ne me semble à la hauteur de la tâche. Quand je vois le dernier
programme de Chirac (lutte contre le cancer, plan pour les handicapés,
lutte contre l'insécurité routière), quelle ambition digne
d'un chef d'état ! On a définitivement besoin de mecs couillus,
dans ces postes là. Maintenant couillu ne veut pas forcément dire
petit roquet arriviste débordé par une énergie mal canalisée
(suivez mon regard).
Enfin, face à cette féminisation de l'homme, Zemmour nous brandit le fantasme du jeune arabe de banlieue, viril parmi les virils qui va casser de la femmelette blanche dans les manifs. L'Europe est une femme, opposée à la virilité de l'orient, de l'Afrique et au retour du cowboy américain bushiste (bullshit).
Voilà pour le contenu de l'ouvrage.
En conclusion, je dirai que Zemmour met le doigt avec force mais parfois sans finesse voire avec lourdeur sur des problèmes fondamentaux de notre société occidentale. J'y trouve aussi comme un relent nostalgique dans le modèle passé du patriarche dominant, un côté rétrograde teinté d'un poil de misogynie.
Les avancées de la condition féminine me semblent excellentes, apportent un renouveau, de l'oxygène à quelques millénaires d'étouffement masculin brut. Ont émergé de multiples talents, de plaisantes personnalités, de nouveaux types de relations plus enrichissantes. L'homme y a également beaucoup gagné, sa sensibilité lui a été révélée. Il lui (me) convient à présent de se (me) sortir les doigts du cul, de trouver une nouvelle place, une nouvelle identité, de reprendre les rênes de son (mon) propre destin, bref, de sortir de sa (ma) léthargie.
Je veux croire dans un nouvel équilibre possible entre masculin et féminin.
Et il suffit de regarder les statistiques des violences conjugales, de la quasi absence féminine dans les hautes sphères du pouvoir financier, la situation des femmes dans les pays virils, le déficit démographique des femmes dans un grand nombre de pays, le mariage forcé, la violence aux femmes dans nos cités, la traite des femmes par les réseaux de prostitution pour se dire qu'il reste encore de beaux jours à la domination masculine pure, dure et abjecte.
Si être un homme c'est être violent, prédateur sexuel, amateur de foot et de bières, va t'en guère, voileur de femmes ou cowboy américain, esclavagiste, avide de pouvoir et de domination, alors je suis mûr pour devenir ermite ou ascète. Non, je ne peux m'y résoudre.
D'autres avis sur l'ouvrage ici, là , ou aussi par ici, et par là, ou pour finir ici.
Cet article appartient à la catégorie Au fil de l'eau
Cet article peut être consulté à l'adresse permanente ci-dessous :
http://www.speigallery.com/post/2006/04/11/Le-premier-sexe
Commentaires