Où le regard ne porte pas...
le samedi 15 avril 2006, 23:33
Un beau dyptique dont le pouvoir aguicheur me relançait régulièrement
depuis un an ou deux.
Si je m'intéresse un instant au pouvoir aguicheur, je dirai qu'il se matérialise essentiellement par deux couvertures simples mais magnifiques (les couleurs n'y sont pas pour rien). Les deux couvertures sont très proches. Elles présentent chacune un garçon et une fille, perchés au sommet d'une montagne ou d'une falaise, regard perdu dans le vide qui s'étend devant eux. Je prends ça pour une métaphore sur l'immensité de la vie qui s'ouvre à eux, une couverture les présentant enfants, l'autre tout juste adultes. Et comme un écho à cette image, le titre, comporte son lot de mystère et de promesses, où le regard ne porte pas. J'adore.
Abordons la lecture à présent.
Le premier tome, présente une histoire classique. Début 20ème siècle, côté méditerrannéenne italienne, petit village perdu, lumière et climat plus qu'agréables, villageois rustres et xénophobes. Le décor est planté. Le récit se concentre sur l'amitié naissante de quatre enfants Lisa, Nino, Paolo et William. Autour de cette amitié se construisent également les tensions inévitables entre nouveaux arrivants et autochtones dans un petit coin de paradis où les étrangers ne sont pas bienvenus. On y voit aussi l'expression du conflit opposant les bienfaits du progrès à ses mauvais travers. Bref, une histoire bien humaine avec ses drames et ses joies simples, très joliment scénarisée et mise en images mais bon, vu comme ça, assez banale. Petit à petit quelques doutes s'installent, les quatre enfants sont nés le même jour et leur relation prend la forme d'une communion assez déconcertante. Des rêves viennent couper le récit de temps en temps, des rêves virant souvent au cauchemard et l'on ne sait quel est le personnage dont le repos est ainsi perturbé, tout au plus pressent-on qu'il peut s'agir de l'un des enfants. C'est sur un drame assez classique que se termine ce premier volet. Façon honneur viril et machiste, vendetta locale comme on en voit de nombreuses résurgences modernes dans la rubrique faits-divers de nos quotidiens. La beauté de l'innocence de l'enfance si vulnérable à la complexité des adultes. Nos quatre enfants sont séparés, on ne sait trop ce qu'ils vont devenir mais je brûle de le savoir. J'enchaîne le second tome avec la même frénésie qui me pousse à voir le second épisode de Prison Break à la suite du pilote.
20 ans ont passé. Les couleurs sont plus sombres, comme pour marquer
un peu plus le passage au monde adulte de nos protagonistes. Istanbul, Lisa
est très souffrante, elle vient de faire une fausse couche et a manqué
de perdre la vie. Alors qu'il se sont perdus de vue elle parvient à réunir
Paolo, Nino et William auprès d'elle. Son besoin est simple, partir au
Costa Rica pour retrouver Thomas, son compagnon, père du défunt
non-né, à qui un besoin viscérale la rattache. Et elle
aimerait entraîner ses 3 compères avec elles, en dépit du
fait qu'ils ne se sont pas vus depuis 20 ans. Et forcément, la force
qui les liait réside toujours en eux, ce qui les pousse à s'engager
dans cette quête insensée. On verse très vite dans une ambiance
surnaturelle, et on découvrira au fil de l'eau qu'un objet lie nos amis
depuis plus longtemps qu'ils ne le croient, et que leurs destins sont liés
à tout jamais. On découvrira aussi que Thomas est un protagoniste
à part entière qui depuis toujours scelle tragiquement ces 5 destins.
Le rendu est admirable, la jungle équatoriale, les mines d'or abandonnées,
j'ai l'impression d'y être transporté par ces cases. Le scénario
est également très bien amené, si le thème surnaturel
ici mis en oeuvre a déjà souvent été utilisé
dans le même esprit, ce dyptique reste une belle réussite dans
laquelle j'ai pris un vrai plaisir de lecture. En dépit d'une finalité
plutôt dramatique, j'ai envie d'y croire, de croire en une continuité
de la vie, dans un lien surnaturel liant à jamais le destin d'êtres
humains, en l'existence de multiples chances de parvenir au bonheur, comme un
message destiné à mes rêves et à mon inconscient.
Merci à Seb pour le prêt de cette oeuvre, félicitations aux auteurs - Georges Abolin au scénario, Olivier Pont au scénario et au dessin et Jean-Jacques Chagnaud aux couleurs - pour l'avoir réalisée.
Tiens ça me rappelle un autre excellent dyptique dont les deux tomes sont également séparés de 20 ans. C'est commis par le duo Van Hamme / Dany sous les titres "Histoire sans héros" et "20 ans après".
Cet article appartient à la catégorie Distractions
Cet article peut être consulté à l'adresse permanente ci-dessous :
http://www.speigallery.com/post/2006/04/15/Ou-le-regard-ne-porte-pas
Commentaires
Voui, ca est une bonne BD comme on les aime. Au festival Angouleme 2005, le stand DARGAUD était délimité par de gros panneaux affichant fierement les couvertures de ces deux BD. Rien que pour ca, ca donnait envie d'aller voir de plus pres...