UJUO en direct
le mercredi 10 juin 2009, 22:48
Ce midi, Sylvie, Alexis, Ivan et moi-même avons vécu une nouvelle "UJUOeD experience". Comprendre par là, une nouvelle visite en vrai d'œuvres que nous avons commenté en direct pour le simple plaisir de confronter nos regards. C'est ça Un Jour Une Œuvre. Pour le quidam qui ne connaîtrait pas encore le site qu'est Un Jour Une Œuvre (et au regard des statistiques ça fait un petit paquet de quidams), Un Jour Une Œuvre, sur l'idée originale d'Alexis Monville, fait découvrir chaque jour une nouvelle œuvre, connue, moins connue voire très peu connue, et invite tout un chacun à y poser son regard par le biais d'un simple commentaire. Trois lignes et hop, un regard. La magie de ce site est pour moi d'y découvrir la superposition des regards qui se complètent souvent, s'opposent parfois mais s'enrichissent toujours. Bon, d'accord, certains jours plus que d'autres car, en dépit d'un nombre de visiteurs non négligeables, nous n'arrivons pas encore suffisamment souvent à capter le visiteur au point qu'il se sente investi de l'irrésistible envie de donner son regard sur l'œuvre du jour. Mais ça vient, je sens que ça vient.
Bon, revenons au sujet du jour. La visite du musée national Eugène Delacroix, sis au 6 rue de Furstenberg, Paris 6ème arrondissement. Quatre personnes qui débarquent et qui causent dans un petit musée, ça ne passe pas toujours inaperçu, voire, ce n'est pas forcément toléré. Grâce à Janick, que je remercie au passage, agent d'accueil au musée de son état et amie d'Ivan, nous avons eu le privilège exceptionnel de pouvoir passer du temps devant des œuvres de Delacroix.
Pour commencer le lieu n'est pas commun. Le musée occupe l'ancien appartement du peintre ainsi que son atelier situé dans un jardin privatif de l'immeuble. Exceptionnel en plein cœur de Paris, à deux pas du boulevard Saint Germain, j'ai l'impression d'être en pleine campagne, on distingue à peine la rumeur de la ville couverte par les gazouillis des oiseaux. L'appartement, l'atelier sont agréablement agencés, quel espace ! Eugène Delacroix vivait dans un environnement privilégié que je lui envie.
Côté œuvres, nous démarrons dans l'atelier par discuter autour du tableau Femme nue de dos
par… William Etty. Il y a effectivement beaucoup de tableaux qui ne sont pas de Delacroix mais liés à l'histoire de l'artiste parmi lesquels amis et familles ont leur importance. Nous avons été attiré par ce tableau avant tout sur la recommandation de l'un des gardiens. L'accroche inhabituelle qu'il nous donna ne pouvait que nous intriguer : Bon, alors vous verrez, quand on regarde de près, elle a des fesses grosses comme ça. Si vous vous éloignez, elle a des fesses normales. Ah, et vous ne louperez pas non plus son pied de cochon.
Alors bon, effet fesses garanti, mais pas vraiment en reculant, plutôt en voyant le tableau de côté. Encore intimidé par ce type d'exercice, je laisse avant tout la verve d'Ivan, d'Alexis et de Sylvie opérer, je suis plus à l'aise sur un écran qu'à l'oral. Ivan démarre, toujours aussi vif, l'artiste dissèque l'artiste. Ivan commence par voir une ambiance très sexuelle dans ce tableau. Que voit-on ? Une femme, nue, de dos. Même si nous prenons pour principe de ne pas lire avant ni le descriptif ni le nom du tableau, jusque là, pas de surprise. Cette femme a une étrange position, difficile d'ailleurs à reproduire. Elle semble tenir quelque chose qui ressemblerait à un tissu mais que l'on ne reconnait pas bien. Son corps ne nous semble pas très travaillé. Contrairement à un drapé blanc posé devant elle et dont la transparence suggère un érotisme qui pourtant aurait plus d'effet sur elle. Le fond de couleur semble lui très travaillé mais interpelle car nous ne comprenons pas bien le sens de cette combinaison noire et rouge. Rapidement, Ivan voit le tête d'un taureau dans la partie noire et effectivement à bien y regarder nous trouvons une corne, un œil, le museau. Du coup, on enchaîne dans l'interprétation, la zone rouge pourrait être une muleta que tiendrait la femme jouant avec ce taureau. Sylvie voit également un sexe masculin dans la partie brune/noire. Comme le reste du corps, les pieds ne sont pas très travaillés et le pied de cochon formé par les orteils du pied gauche nous saute alors aux yeux.
Nous poursuivons notre visite et au moment de quitter l'atelier, nous prenons quelques instants sur l'étude de l'homme dit le polonais
, cette fois-ci par Delacroix. Il s'agit d'une étude, tout n'est donc pas abouti. La posture de l'homme nous interpelle. Nu, debout, Il s'appuie sur sa jambe droite et met en avant sa jambe gauche. Le torse est de côté, il le met en avant, une main sur sa poitrine. Le regard est très expressif, nous y ressentons de l'étonnement, de la colère, de l'incompréhension. Toute la lumière est sur cet homme. Le décor est très épuré, dominante de brun sombre. Le corps est presque doré par la lumière. Ce qui nous saute aux yeux également très rapidement c'est l'impression d'absence du bras droit, apparemment caché par le buste, dont on ne distingue qu'un petit bout d'épaule. C'est assez dérangeant cette absence de bras. A l'opposé, l'autre bras se termine par une main incroyablement en valeur. Elle nous semble d'ailleurs d'une taille un peu exagérée comme pour attirer l'œil. Dernier détail observé, le doré du cadre de la toile est très très proche du doré du corps. Effet voulu par l'artiste ou mise en valeur par les conservateurs successifs de l'œuvre ?
Autre toile, également au moment où nous quittions l'atelier, dans le petit recoin à l'entrée juste taillé comme pour accueillir les quatre personnes que nous sommes. Il s'agit d'une scène biblique par Eugène Delacroix, sous-titrée Jacob menant ses brebis à l'abreuvoir
. Ce sera le tableau sur lequel nous passerons le plus de temps et qui démarrera une discussion enflammée entre Ivan et Sylvie sur ce que l'on perçoit d'un tableau, depuis les touches de peintures jusqu'à la perception combinée du cerveau à travers l'œil, il apparaît que nous sommes formatés et qu'il est difficile de s'abstraire de cette compréhension immédiate interprétée par le cerveau pour voir et apprécier le travail de la peinture. C'est également le moment où je me détends un peu et où j'arrive enfin à rentrer dans le jeu. Ce qui me frappe dans ce tableau c'est que justement dans la manière dont il a été traité, je ne parviens pas à saisir instantanément toute la richesse de détail qu'il contient. Il me faut et il nous faut un vrai temps d'adaptation pour voir petit à petit tout ce que la toile contient. En premier, les personnages sautent aux yeux bien que leurs visages ne soient pas tous travaillés, certains n'étant que des formes. On y voit une femme allaitant un bébé, deux enfants semblant interrompus dans une action par une femme légèrement penchée sur eux et un homme enfoncé dans un ruisseau jusqu'aux genoux semblant interpeller ce petit monde dans une posture précieuse. Il tient dans son dos un fagot de bois. Nous voyons tous rapidement les tâches de peintures blanches, roses, bleues, vertes qui représentent des silhouettes d'anges ailés semblant dans une ascension d'un ciel ou d'un torrent, ou d'autre chose. La partie gauche de la toile contient en arrière plan un arbre massif qui semble découper la toile. Un autre arbre, toujours en arrière plan, central cette fois-ci semble découper également la toile, en deux. Ivan y voit un monstre avec les deux bras formés par les deux branches qui se séparent du tronc comme un V. La tête serait formée par une sorte de tête de squelette verte. Etrange mais j'y trouve aussi cette lecture. C'est le premier plan qui va mettre le plus de temps à se révéler. Un chien paisiblement allongé, un rocher, un seau, et un petit groupe de moutons s'abreuvant. Une toile très intéressante autour de laquelle partager nos regards.
Cette fois-ci, nous parvenons à quittons l'atelier avant d'être à nouveau absorbés par une toile et nous regagnons l'appartement sans oublier de jeter un dernier coup d'œil à l'adorable jardinet.
Notre dernière observation commune concernera un petit tableau nommé "Roméo et Juliette au tombeau des Capulet". A nouveau, je rappelle le principe de base. Nous observons le tableau sans regarder ni le titre ni le descriptif et nous disons ce que nous voyons. Ce tableau là attira notre regard par la capture de la lumière qu'il exerce. La pièce est assez sombre et parmi toutes les toiles présentes, c'est la seule à restituer un véritable éclat de lumière. Nous démarrons l'exercice. Nous voyons un homme tenant une femme dans ses bras. La femme est nue, légèrement couverte pour la moitié inférieure de son corps, et a une attitude assez absente, les yeux dans le vague, les cheveux pendant comme au sortir du lit, les bras tombant, comme léthargique même. Ce qui, avec la position de l'homme qui la maintient et qui semble même l'extraire d'une sorte de tombeau nous fait immédiatement penser à une scène un peu mortuaire. Est-elle morte, n'est-elle pas morte. La pensée dominante de nos quatre regards veut qu'elle ne soit pas morte, si regarde, ses yeux sont ouverts, et ses lèvres encore rouges ! La tenue noire de l'homme ajoute au côté dramatique de la scène. Mais il y a quelque chose de faux dans tout ça. L'homme est impeccable, sa coupe de cheveux est comme si une coiffeuse venait de s'y afférer. Il y a un côté théâtral dans cette scène. La partie gauche de la toile semble former un L avec la partie basse dans une dominante rouge/orangée sombre. A gauche, en arrière plan, une sculpture d'un homme priant. En arrière plan, central, comme une cheminée ou un tombeau dont la partie haute forme un arc de cercle conduisant la lecture vers les deux personnages centraux. Quel sera notre étonnement en lisant le descriptif de constater qu'il s'agit là de la représentation d'un acte de la pièce Roméo et Juliette. La lecture de l'œuvre nous a conduit assez justement vers ce qu'elle représente, ce tableau est très réaliste. Dernière remarque d'Ivan sur la symétrie étrange des pieds des personnages. Mis à l'envers, Ivan voit un fantôme et son ombre.
Avant de quitter le musée, nous admirerons un portrait de Delacroix par Thalès Felding, dernière acquisition du musée et son miroir, un portrait du même Felding par Delacroix. Nous observerons également impressionnés l'esquisse d'un portrait de Léon Riesener, cousin de Delacroix, non terminé et réalisé sur une toile réutilisée dont nous voyons encore les anciens traits. L'attitude est très réussie.
Nous prenons congés du musée quand Rémi, l'un des gardiens du musée nous raconte ses expériences passées, son amour des toiles et son plaisir de travailler dans ce musée où il ressent la sérénité apportée par ces lieux dans laquelle il imagine que baignait Delacroix.
Une très bonne expérience donc d'Un Jour Une Œuvre en direct, qui sera suivi d'un déjeuner pour célébrer la première année du site au cours de laquelle des idées intéressantes sont nées pour encourager les visiteurs du site à laisser leur témoignage. UJUO 2009 va essayer de plus se tourner vers son public, d'encourager l'interactivité et le partage de regards, plein d'idées intéressantes à découvrir prochainement sur le site.
Et je ne résiste pas non plus à vous joindre ce cliché surréaliste de 4 paires de gambettes appartenant à de pures créatures croisées sur le boulevard Saint Germain, comme quoi, essayer de regarder autrement l'art ouvre le regard en général ;)

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Commentaires
Quel talent !
Bravo pour cette retranscription ! Un vrai plaisir de le revivre à la lecture de tes mots, merci !
Cher Jean-François, la lecture de ton compte-rendu m'a ému, touché, donné des frissons car j'ai refait la visite dans les pas de tes mots. Ce compte-rendu est remarquable. Tu vois et tu écris vraiment bien. Je suis heureux de te connaitre et de partager ces expériences incroyables avec toi, Sylvie et Alexis. Merci. Ivan.
www.ivan-sigg.com
Cher Jean-François, nous ne nous connaissons pas mais Ivan vient de m'inviter par mail à venir lire le compte-rendu de cette visite au musée Delacroix. Bravo pour ce texte riche et passionné dans lequel je me suis laissé emporter tranquillement et qui a fait naître dans mon imaginaire les tableaux vus et lus et l'envie de me joindre à vous à l'occasion d'une prochaine sortie... Bravo également au site "Un jour une oeuvre" que je consulte quotidiennement et sur lequel je poste "occasionnellement" mon regard. Au plaisir de les partager un jour...
Eric
Parfait :-)