La culture contre attaque
le mardi 15 septembre 2009, 18:30
Le temps d'une petite pause récréative dans une longue journée de boulot, alors que d'autres céderaient aisément aux sirènes d'une partie de Doodle Jump, je prends connaissance des nouvelles du monde.
Aujourd'hui, c'est le grand retour d'Hadopi dont le second projet de loi a été voté ce jour à l'assemblée nationale.
Que nous apprend d'intéressant l'article du Figaro consacré au sujet ?
D'une part que la loi a été corrigée pour pallier aux amendements du Conseil d'État s'offusquant principalement du fait que la sanction principale et ultime (la suspension de l'abonnement internet) soit confiée à une autorité administrative plutôt qu'à un juge. C'est donc bien un juge qui sanctionnera les contrevenants. Ok, cela me semble un bon début.
Si le côté aberrant pour l'internaute de devoir continuer à payer son abonnement suspendu est maintenu, les opérateurs devront toutefois maintenir les offres liées de téléphonie et de télévision, et ça, c'est une avancée, même si techniquement, ce n'est pas pour tout de suite.
Mais il y a des petites perles de nouveauté qui me font joyeusement bondir.
L'internaute déjà sanctionné par la suspension de sa ligne pourra également se voir condamner à une amende de 1500 euros. Bon, ok, au vu des dizaines de milliers d'euros que certains particuliers ont été condamnés à payer par le passé pour des faits similaires juste pour l'exemple alors qu'Hadopi n'existait pas, je ne dis pas. Mais quand je regarde le motif de l'amende, on parle de "négligence caractérisée" de sécurisation de sa ligne. Alors là, c'est n'importe quoi, et je dis bien n'importe quoi. Je souhaite bien du courage aux juges qui seront chargés de défendre cet argument car sécuriser une ligne est en l'état actuel une pure illusion. N'importe quel passionné d'informatique est capable de faire tomber la protection d'un accès Wifi à l'aide d'un minimum d'équipement. C'est là aussi une des faiblesses de la loi, combien de particuliers seront-ils victimes de détournement d'accès Internet ? Les entreprises dont la sécurité de leurs données est pourtant au cœur de leur survie ne sont déjà pas capable de sécuriser leurs réseaux. Comment voulez-vous que le quidam moyen y parvienne ?
Il semble que le législateur ait pensé à tout. "Il sera conseillé aux internautes d'installer sur leur ordinateur un mouchard, logiciel capable, en théorie, de détecter si l'utilisateur télécharge illégalement". Là, je crois que l'on touche le fond. Un mouchard. L'article précise que ce logiciel n'existe pas encore, ne serait pas gratuit, ni interopérable (comprendre disponible uniquement sur Windows donc excluant une partie non négligeable d'utilisateurs), et pire que tout sans préciser comment ce mouchard s'y prendrait ni surtout quelle autorité en prendrait le contrôle (définition du cahier des charges, mise en place de l'infrastructure technique, contrôle rigoureux de l'utilisation et des problèmes de sécurité induits, etc.). Là, je demande vraiment à voir...
A côté de cela, un des gros pontes de l'industrie pornographique française prend parti et s'engage contre la stigmatisation du consommateur. Plutôt que de punir des internautes se retrouvant comme une guêpe face à un pot de confiture, l'homme préconise de s'en prendre aux sites de téléchargement en obligeant les fournisseurs d'accès internet à en interdire l'accès à leurs abonnés. Mouais, c'est déjà mieux, ceci étant, je ne suis pas sûr que ce soit non plus la mesure la plus appropriée à prendre. Et quand je lis l'article dans le détail, je me rends compte que ce bon commerçant explique comment son entreprise a malgré tout réussi à tirer son épingle du jeu et à profiter de la révolution technologique apportée par l'Internet. Ils ont investi en masse ces nouveaux média de manière à pouvoir diffuser leurs programmes le plus facilement possible pour le plus grand nombre : vidéo à la demande, dvd, streaming, partenariats avec les principales plateformes VOD, etc. Ce qui fait qu'aujourd'hui, la société présente un confortable chiffre d'affaires, une croissance à deux chiffres dans un monde en crise, 30% de parts de marché, bref, le cul made in Dorcel se porte bien. Et si l'article tempère ce succès en soulignant que 90% des vidéos de cette entreprise sont consommées de manière illégale, je n'affirmerai pas pour ma part qu'il y a là un manque à gagner de 90% de chiffre d'affaire. En effet, les gens qui téléchargent n'achèteraient pas forcément pour autant s'ils ne pouvaient pas télécharger.
Et c'est là que je veux en venir. On nous bassine depuis des années, surtout les majors du disque, en nous disant que c'est une honte, que les gens n'achètent plus de musique parce qu'ils la volent gratuitement sur Internet. Et bien peu se posent la question suivante. Où sont passés les millions d'euros qui ne sont plus dépensés pour acheter de la musique ? Sont-ils investis en abonnement Internet ? En paiement d'amendes d'excès de vitesse sanctionnés par toujours plus de radars automatiques ? Ces fonds servent-ils à fabriquer de nouvelles bulles spéculatives chez nos amis les boursiers ? Une petite étude semble s'être posé cette question. C'est du côté d'AgoraVox que je suis tombé vers une reprise d'un article du Guardian anglais. Cet article est très intéressant. Il analyse simplement la tendance générale de répartition des dépenses en matière de loisirs sur le marché anglais et surtout leur comparaison sur une dizaine d'années. La dépense des ménages en matière de loisirs est assez éloquente :
- le budget de loisirs a quasiment doublé en dix ans ce qui me fait dire que les gens n'ont pas arrêté de dépenser leur budget loisir
- si la musique a la part belle voici une grosse dizaine d'années, pas de surprise, on nous le rabâche suffisamment, le montant consacré à l'achat de musique a fondu de moitié
- et le grand gagnant est : les jeux vidéos dont les dépenses ont totalement explosées
- les ventes de dvd semblent se porter moins mal que la musique, leur proportion reste stable ce qui est une bonne performance dans un volume de dépense ayant doublé.
Quel enseignement tirer de tout cela ? Que la vérité est peut être ailleurs. Que s'en prendre aux internautes ne sauvera certainement pas l'industrie de la musique en l'état. Que celle-ci ferait bien de se prendre en main et trouver de nouvelles manières de séduire le chalant plutôt que de vouloir mordre systématiquement la main qui la nourrit.
Oh joie ! Tout espoir n'est pas perdu, un autre article semble montrer que même notre nouveau ministre de la culture semble avoir compris que le tout sanction n'est pas la seule voie de la sagesse.
Enfin, pour paraphraser Flore paraphrasant elle-même un commentaire laissé à un autre blogueur (vous me suivez vraiment là ? Non...), bref, tout ça pourrait avoir bien plus d'importance que cela n'en a l'air si aujourd'hui Patrick Swayze ne nous avait pas quittés, laissant les inconditionnels de Dirty Dancing et Point Break Extreme Limite bien orphelins dans ce monde de brutes. En hommage à Patrick, vous non plus, ne lisez plus Largo Winch aussi légèrement après cette petite anecdote de Philippe Francq sur Le comptoir de la BD.
Cet article appartient à la catégorie 100 états d'âme
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