Ce mercredi 20 janvier dernier, entre midi et deux, Un Jour Une Œuvre conviait tout un chacun à venir visiter le musée Jean-Jacques Henner, tout fraichement réouvert.

La petite équipe, formée ce jour de Sylvie, Virginie, Marie, Ivan, Alexis et moi-même, fut impressionnée par la beauté des lieux, un bel hôtel particulier du 17ème arrondissement de Paris, ancien atelier du peintre Guillaume Dubufe.

Nous y découvrons la plus grande collection de toiles peintes par Henner, grand prix de Rome de 1858 et hôte de la prestigieuse villa Médicis.

Le support choisi pour nombre de peintures exposées me frappe, on y trouve en vrac une boite de cigare, des cartons, et l'on voit souvent apparaître des motifs de ces support inhabituels qui viennent parasiter quelque peu le sujet. Une personne du musée nous apprendra que ceci s'explique notamment aux débuts de la carrière du peintre par ses origines modestes et l'impossibilité d'investir dans des toiles.

Nous atteignons rapidement le troisième étage et sa grande salle d'exposition, probablement le cœur de l'ancien atelier de Guillaume Dubufe. Ici les grandes toiles prennent toute leur ampleur et l'on ne peut qu'être impressionné par la hauteur au plafond, l'immense verrière et les grands formats de tableaux.

C'est à ce moment que le petit exercice de commentaire en direct se met en place.

Dans cette pièce imposante, le premier tableau sur lequel se pose réellement notre regard collectif est une toile carrée, que j'estimerai à environ 2 mètre de côté. Au premier regard, le sujet semble assez simple et épuré, une femme rousse, nue, au corps très blanc contrastant avec sa chevelure très rousse, l'air sombre, bien que l'on ne distingue pas très finement ses traits. Elle semble descendre un escalier de pierre, que l'on ne distingue pas très bien non plus, quatre marches assez sombres.

Un fond assez campagnard, à droite un bosquet d'arbustes ou une haie, à gauche des buissons plus sombres dont on ne distingue pas non plus vraiment de détails. En fond, des formes noires laissent penser à quelques habitations, une ou deux maisons. Enfin, environ 1/6ème de la toile, dans le coin supérieur gauche laisse percer un bleu clair représentant le ciel, une nuance de gris/blanc très légère laisse deviner quelques nuages ou un brume de chaleur.

Au second passage, quelque chose de dérangeant accroche le regard. Le personnage et les marches se voient une seconde fois, tournés à 45 degrés. On reconnait bien le personnage, sa chevelure, sa démarche, comme si on avait dupliqué la toile par un calque superposé. Une personne du musée nous apprendra bientôt qu'à l'époque où cette toile fut peinte, la pauvreté de Henner pouvait se traduire par la réutilisation d'une tentative avortée comme ici. Ce qui est étrange c'est qu'en s'approchant du tableau on a l'impression qu'un vernis a été appliqué sur le personnage transparent après la finalisation du tableau comme si on avait cherché à souligner sa présence.

Autre élément surprenant, le bassin de la femme semble exagérément proéminent au regard de la partie supérieure de son corps. Cela me rappelle un peu la silhouette d'un centaure de la mythologie grecque.

Cette peinture se nomme "La vérité" et nous apprenons également qu'il s'agit d'une première version d'une œuvre de commande disparue depuis.

Juste en dessous de "La vérité" une seconde toile attire aussitôt notre regard.

Grande également, peut être trois à quatre mètre de largeur sur un à deux de hauteur.

On y distingue de nouveau un paysage champêtre, cette fois en bord d'un étang ou d'une mare. Un groupe de jeunes filles, en position assise ou à demi allongée. Elles sont nues, au nombre de six, un petit groupe de quatre sur la gauche, deux sur la droite. Elles rappellent instantanément le personnage de "La vérité" dans leur nudité et leur longue chevelure rousse.

On distingue assez bien leurs traits et l'on se demande s'il ne s'agit pas de la répétition du même personnage sous différentes poses. La chevelure blonde et plus courte du personnage central me fait penser que non. Les jeunes femmes sont assises à nu sur l'herbe, cela doit chatouiller un peu, et elles sont entourées de végétation, quelques arbres assez imposants se trouvent notamment en second plan, à gauche. La morphologie des six femmes est très proche.

Quelques coins de bleu pâle égaient l'ensemble : une petite tâche en haut à gauche pour le ciel, un triangle un peu plus grand dans le coin haut droit et un petit parallélépipède dans le tiers inférieur droit pour représenter la pièce d'eau.

Il se dégage de ce tableau une composition assez géométrique, notamment dans les personnages formant ici un triangle, là un semblant de lettres (un A dans le triangle du centre, un u ou un v par les deux personnages de droite, un o ou un c par le personnage de gauche), le triangle du ciel, le parallélépipède de la mare, le tableau est nettement structuré.

En terme de lumière, celle-ci se concentre nettement sur le groupe de quatre femmes, celui de droite étant un peu plus en retrait. Le fond est très sombre en dehors des quelques tâches bleues ce qui renforce le contraste encore une fois avec les corps féminins très blancs.

En s'approchant de la toile, nous sommes amusés d'y voir encore présent les traits de construction de la peinture. Est-ce intentionnel comme une part inhérente de l'œuvre ou s'agit-il d'un essai non abouti ? Nous constaterons la présence de ces traits de construction sur d'autres œuvres de la pièce.

Ce tableau se nomme "Les naïades" et il s'agit apparemment d'un travail de commande.

Notre petit groupe se tourne alors sur un troisième tableau, assez grand également.

Une fois de plus, il se dégage un important contraste entre ce qui semble être le sujet du tableau, un homme, nu, très blanc, et un fond très sombre, très noir. On ne distingue pas tout de suite d'ailleurs la présence de deux autres personnages très légèrement en retrait et vêtus d'une sorte de très grande toge noire recouvrant jusqu'à la tête.

La main du personnage central semble comme happé par l'un des personnage sombre, on ne voit d'ailleurs pas vraiment où elle s'enfonce. Difficile de ne pas voir une sorte d'évocation de la mort qui viendrait chercher une malheureuse victime du destin.

Il faut encore fortement se concentrer pour voir au sol à droite des flèches ce qui fera penser aux plus éveillés d'entre nous à une nouvelle représentation de Saint Sébastien.

Ce tableau se nomme d'ailleurs "Saint-Sébastien".

Petit à petit, l'attention commune se dissipe, chacun s'évade de toile en toile, non sans observer une certaine obsession de Henner pour les femmes rousses nues dans un décor champêtre et la répétition de petites touches de bleu azur pâle pour le ciel ou l'eau.

Nous prenons bientôt congé du musée Henner, après quelques échanges intéressants avec l'une de ses représentantes et non sans jeter un dernier coup d'œil à la beauté des lieux restaurés avec soin.