Un Jour Une Oeuvre chez Demi-Teinte
le mercredi 19 mai 2010, 19:00

© Flore
Pour cette troisième visite de l'exposition de Flore, je n'étais pas sûr d'être capable d'avoir cet œil neuf et observateur capable de se laisser aller au simple cheminement du regard dépourvu de l'influence de toute forme de culture.
C'était pourtant le jeu proposé par l'équipe de Un Jour Une Œuvre sur cette nouvelle session de regard collectif en direct.
Ivan, Alexis et moi-même, rapidement rejoints par Sylvie et plus tardivement par Virginie, nous sommes laissés aller au gré de la découverte de cette quarantaine d'images exposées sur les murs de la galerie demi-teinte, pendant que Jean-Pierre Haie, le galeriste de l'atelier Demi-Teinte, en plein travail, ne manquait pas de ponctuer notre échange collectif de ses contributions.
Difficile exercice que de retranscrire après coup tout ce qui a pu être dit sur le nombre important de photographies sur lesquelles nous nous sommes arrêtés, aussi vais-je essayer de restituer les éléments les plus marquants.
Commençant notre tour de salle par le mur de gauche, nous découvrons trois à quatre images accrochées à hauteur de regard.
La première représente un coin de rue, une boutique (nous l'imaginons par la présence du panneau Kodak) aux rideaux de fer baissés, un passage totalement ombragé sur la gauche, un personnage qui semble se diriger vers le passage, l'impression qu'il laisse est fantomatique par un effet de léger flou et inquiétante dans sa tenue vestimentaire, une sorte de robe à capuche dont celle-ci couvre intégralement la tête du personnage. Je me demandais même à l'origine si l'homme (ou la femme) n'avait pas un sac sur la tête. Certains d'entre nous voient dans une ombre sur la devanture du magasin comme une forme animale renforçant le côté inquiétant et dans la capuche du personnage, comme le visage de celui-ci en transparence, qui nous regarderait, et que nous dirait-il ? On se sent également dans un autre pays, l'architecture, le côté un peu délabré, l'accoutrement du personnage nous transportent dans un ailleurs que le titre de l'exposition nous empêche d'ignorer, l'orient.
Le ton est donné, nous ressentons après cette première observation collectivement enrichie une première impression un peu oppressante, d'un monde fermé, aux allures inquiétantes, exotique.
Les trois autres images seront assez proches en description et en ressenti, des images assez sombres, où l'absence de personnage voire une présence fantomatique allié au traité Noir et Blanc donne une ambiance dramatique paradoxalement doublée d'une certaine sérénité, un peu comme le calme avant la tempête ou la désolation après un triste évènement. Pour autant, les lieux ne sont pas forcément délabrés, ils sont souvent beaux, fins, travaillés comme cette mosquée ou cette scène intérieure de bains turcs. On sent la maîtrise des jeux de lumière et de transparence qui renforcent le caractère onirique de ces images.
Jean-Pierre Haie nous invite alors à nous diriger vers une image de l'exposition un peu en retrait de la pièce principale car elle sort légèrement de la série par son cadrage plus rapproché. Cette image que j'ai regardé déjà à de nombreuses reprises à une certaine distance ne m'avait pas frappé plus que ça jusqu'à présent en dehors de son côté un peu lumineux par rapport au reste de la série. Mais c'est pourtant celle qui va je pense nous faire le plus échanger.
Nous voyons dans un plan rapproché, ce qui semble être une caisse ou un coin de mur, un amoncellement de poissons assez longs, dont le cadrage coupe une partie du corps, tous allongés de gauche à droite, de taille à peu près équivalente, tous de la même espèce, visiblement sortis de l'eau donc morts, entassés les uns sur les autres, d'un aspect noir et blanc assez gris lumineux presque argentés, la tête visible. Ce qui nous frappe, ce sont les têtes des poissons et cet œil qui nous fait face, terriblement vivant, fascinant, captivant, lourd de sens, et pourtant ces poissons sont bien morts. Les corps forment des courbes élégantes et les yeux tous assez proches en terme d'axe vertical forment comme une courbe hypnotique. Nous ressentons tous un malaise face à cette scène, et Jean-Pierre, que nous invitons à nous adjoindre son regard, nous apportera de son côté l'impression de voir un peu comme des corps entassés sur ces images d'holocauste insoutenables régulièrement ressortis des archives. Je trouve le parallèle intéressant.
Suite de la visite par le mur côté droit, ces quatre images semblent aller un peu decrescendo dans le traité inquiétant bien que l'absence ou l'évanescence de personnage dans cet orient sans couleur reste récurrent. Un peu plus de légèreté sur la dernière photographie de ce mur, une de mes images préférées. Un homme d'âge mur, vu de dos, accoudé à un muret crénelé, semble plongé dans ses pensées face à ce que l'on imagine être l'océan. Océan imaginé pour tous sauf pour Sylvie qui elle le voit là où les autres croient voir le ciel. Sur la gauche de l'homme, apposé au muret, un vélo que l'on ne peut qu'imaginer sien. Toutes les interrogations se portent alors sur ce qu'il peut se passer dans la tête de cet homme, nous pouvons ressentir à la fois de la gaieté, de la sérénité et de l'espoir tout comme de l'abattement face aux fatalités de l'existence. Influencés par notre tour de salle émotionnellement prenant, nous y voyons tous de l'optimisme. L'image est assez parfaite dans sa construction graphique, Ivan évoquant le fameux nombre d'or, et pourtant s'y glisse un oiseau dans le ciel, plus tâche que oiseau par son rendu bougé, qui vient rompre cette insolente perfection. Adrian Claret-Pérez, qui s'est joint peu avant à notre petit groupe, nous suggérera que c'est peut-être bien là le choix du photographe, rompre la perfection.
Nous terminerons par une dernière image également assez positive, celle d'un couple, vu de dos, regardant un bateau depuis un quai. Le couple comme le bateau ont un traité de léger flou, la zone de netteté semblant se trouver entre les deux sujets. Le bras d'eau qui les sépare semble agité comme pris d'une énergie graphique me rappelant les éclairs électriques d'une expérience de laboratoire. La femme semble regarder le bateau et son bras plus blanc enlaçant l'homme comme une virgule domine leur couple tandis que l'homme semble regarder dans une direction qui n'est pas celle du bateau.
Nous terminons la séance par une discussion intéressante avec Flore, photographe exposant sa série Une femme française en Orient
, et Adrian Claret-Pérez, son compagnon. Nous apprendrons notamment comment Flore habite cette série, incarnant cette femme française en quête d'un Orient qui n'est plus, rêvant la vie de ces artistes d'un autre temps, qui partaient à la découverte du monde sur des voyages initiatiques à la limite de l'exil, sur des mois voire des années.
C'est ensuite un plaisir de retrouver notre petite troupe autour d'un verre puis d'un dîner, bientôt rejoints par Isabel, puis Marie, notre graphiste étudiante, pour discuter et débattre du devenir de Un Jour Une Œuvre et de ses projets périphériques.
Je tiens à remercier Flore, Adrian et Jean-Pierre pour leur accueil et leur écoute, et Flore pour son aimable autorisation à illustrer cette note de deux images de sa série Une femme française en Orient
.
N'hésitez pas à vous rendre à l'atelier Demi-Teinte afin de profiter de cette belle exposition et de vous laisser aller à votre tour au jeu du regard.

© Flore
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Commentaires
Merci Jean-François pour ce fidèle compte-rendu de notre session !
A très bientôt !
A propos de cette "imperfection" sur cette image qui clos ton article et qui pourrait, en quelque sorte, refermer l'histoire de la "femme française" : elle me fait penser à une mouche, une mouche du 18e siècle. Ainsi ce ne serait ni l'eau, ni le ciel, mais une joue pâle.