Interview de Gabriel Kastenbaum

19 mai 2005

Quand et dans quelles circonstances es-tu rentré chez integra ?

Tout une histoire.
Je travaillais dans le stand. J'étais menuisier. Sur les expositions, je participais au montage des stands: couper du bois, porter des caisses, monter à l'échelle, faire l'électricité. C'est un très beau métier, mais je n'étais pas vraiment la bonne personne pour ce travail.
Et j'avais du mal à joindre les deux bouts.
Un jour, mon frère vient m'aider pour le démontage d'un stand. Mon frère est informaticien - chez Integra, d'ailleurs.. On va prendre un pot au bar et là il me montre le premier numéro de "Le Virus Informatique". Ce mélange de potacherie, d'informations underground, de trucs techniques et d'innocence canaille me fait rire.

Quelques mois plus tard, je suis devenu lecteur de ce journal. J'ai aussi acheté une fois ou deux les "magasines" du type "L'Ordinateur Individuel". Je n'ai pas fait d'informatique depuis le lycée, mais je me prends à réver d'acheter un petit ordinateur, je ne sais pas trop pourquoi.
Un jour, je passe au kiosque à journaux près de chez moi. Le vendeur vient d'acheter un beau portable tout neuf pour pas trop cher. Il me demande un coup de main :"Toi qui achète des journaux d'informatique...". Ok, c'est pas trop compliqué, il suffit de réinstaller windows. Je trouve son ordinateur absolument parfait! Et le lui dis: "Dis donc! Un grand écran 14 pouces, 64 Mo de ram, 300 Hz tu ne t'embêtes pas dis donc...C'est ce qui se fait de mieux sur le marché! Et tu l'as payé? 5000 francs seulement! whaou!"
J'avais un peu d'argent de côté, et je lui extorque l'adresse de son revendeur. Et quelques jours plus tard, me voilà l'heureux possesseur d'un magnifique Toshiba portable.

Mais qu'est-ce que je vais faire de cette bête de course? J'en parle à mon frère. "Tu as qu'à apprendre le Perl par exemple? - C'est quoi?" Il m'explique c'est un des nouveaux langages de programmation c'est très en vogue.
Va pour le perl. Il m'aurait dit l'algol ça aurait été autre chose. Mais en fait j'avais déjà entendu parler des langages de programmation fde
l'époque: lisp, basic (qui était devenu le Visual Basic...) , Fortran, C. Je passe trois mois chaque soir à faire les exercices d'un livre de chez O'Reilly.

Quelques semaines plus tard mon frère, toujours lui me dit :"ça te dirait de travailler à Integra?" ça devait être vers 98, ils cherchaient les gens. Je rigole bien à sa proposition.

Quelques semaines se passent et il m'en reparle. Je hausse les épaules et "pourquoi pas?". Il me parle des différents métiers, je lui dis que je ferais bien le développeur, pourquoi pas? Et puis j'oublie.

Quelques semaines plus tard, La drh d'Integra et mon frère me font dégottent la possibilité de passer un examen d'entrée dans une une ssii qui travaille avec Integra - et qui s'appelle HN. La semaine suivante, je commence un stage de trois mois de formation, on est une douzaine, je suis entouré de jeunes sortis d'école de chimie pour la plupart. Trois mois plus tard, un midi, alors que la formation touche à sa fin, je suis appelé pour faire commencer ma prestation à Integra.

Pour l'occasion, j'ai acheté au passage une cravate toute neuve et une belle chemise. On me donne un siège et un ordinateur - le luxe! Je regarde passer les gens autour de moi. L'atmosphère est étrangement calme et décontractée.
Je fais glisser discrètement la cravate dans mon sac...

Qu'est-ce qui t'a poussé à accepter l'embauche ?

 

Te souviens-tu de tes premiers jours et de ton premier sentiment sur cette expérience ?

Je me souviens de notre réaction à nous tous, les prestataires qui venaient de tout apprendre en quelques semaines. On était paniqués! On se regroupait pour essayer de comprendre les scripts. On voyait sur les écrans des développeurs maison des choses magnifiques, impensables pour nous autres rookies: des pages web superbes, des images qui bougent, des textes qui défilent... Je me souviens de l'atmosphère de travail, surtout. Et des coups de fils. On était en open space, chacun entendait tout le monde, c'est assez particulier. On entendait les chefs de projets qui essayaient d'expliquer aux clients que non ça marche pas c'est vrai mais ça va marcher et qu'on était désolé de voir que ça ne marchait pas. Un atmosphère de bouillonnenement pas du tout maîtrisé.

Pourtant c'était déjà le début de la fin. Les nouveaux arrivants n'avait rien à faire. Ils étaient là parce que le travail allait arriver d'ici quelques jours, quelques semaines, mais pour le moment, rien. Alors j'attendais, pendant que tout le monde travaillait. Et j'apprenais, j'en profitais pour commencer mes petites expériences. J'attendais, je me morfondais. Le travail n'est jamais venu.

Quelles y ont été tes occupations ?

Au début, aucune. Puis, peu à peu, j'ai aidé, un peu, sur un site, puis un autre, j'étais là pour dépanner. Plus ça allait, plus on me sollicitait. J'ai fait des betises, comme oublier de dire à un chef de projet un jour, que j'avais fini mon travail. Je n'y pense plus, deux semaines se passent et on se réveille un jour: et au fait, ListCaster?
J'avais complètement oublié....

Un jour, on m'a affecté à un projet: "Cytale" : des gens qui voulaient faire un "E-Book" : une sorte de livre électronique, un support de lecture. A l'époque il y avait des projets étonnants! J'ai aussi mal mal travaillé avec David Quiquempoix qui était l'auteur incroyable d'un programme qui générait des sites. J'ai surtout fait "la mouche du couche", celui qui lui disait "oui c'est bien mais bon.." Puis j'ai porté son programme en php. C'était le début du php "sérieux"!

Puis un jour on m'a proposé de travailler en prestation à mi-temps à jpg
- pour te remplacer Jeff. ça s'est bien passé. Du coup un autre a continué le portage (David Charroux-Brieu, si je n'écorche pas trop son
nom) du Magen en php.
Six mois à un an après, le service chargé de créer des sites (les PS, Professionnal Services) se mourrait. J'ai été pris en prestation à plein temps à jpg pour développer leur site. C'est de là bas que j'ai vu et entendu le paquebot couler.

Quelques uns de tes meilleurs souvenirs

Il y en a beaucoup!

La fête de départ de Dabosville! On était déchaînés. Dans un état assez ... saoul, on voit passer dans le couloir le nouveau patron du Service des PS. Il s'arrête et nous regarde sans dire un mot. On lui tend la bouteille de whisky en rigolant. Il hésite un peu puis dit non merci et retourne à son bureau. Le lendemain, on apprenait qu'on était racheté par des américains.

Les midis au parc tous ensemble à rien faire au soleil.
Les petites salles fumeurs.
Les cris de Zaza le soir vers 7 heures. Elle se défoulait pour se défaire de tout le stress de la journée, c'était très énervant au début mais vite c'est devenu très drôle et quand elle ne criait pas j'étais un peu malheureux.

Le départ de Jeff : il y avait beaucoup d'"anciens" d'integra, de gens que je ne cotoyais pas forcément. Et ce jour là Samir nous a fait un numéro de clown fantastique, où il revivait tous les grands moment d'integra, les rêves fous partagés ensemble, au rythme de stocks options qui grimpaient, grimpaient...
Les retours en métro tard le soir avec Mejdoub. Il me parlait de sa thèse, en mathématiques, des ondelettes.
Une course en trottinette dans les nouveux locaux, un Noël.

Quelques uns de tes plus mauvais souvenirs

L'abandon dans lequel les PS étaient. On était tout un service sans force commercial. Personne pour chercher du travail pour nous, et ce pendant un ou deux ans! Alors bien sûr, on n'était pas rentable, on était pointé du doigt. On était amer.

Quand je travaillais à mi temps à jpg. Au début je détestais le grand écart entre le travail "normal" chez le client et l'atmosphère de fête et d'improvisation chez Integra. Puis après ça c'est inversé, je revenais dans un service en désherence. L'atmosphère était lourde. on attendait la fin. J'étais content de repartir travailler, en rer zone 5

Qu'est-ce que cette expérience t'a apportée ?

Beaucoup de choses: j'ai quand même complètement changé d'orientation.
ça m'a appris que tout est possible. Changer de métier, travailler dans une ambiance joyeuse et libre!
ça m'a appris aussi la puissance factice de l'argent. Ce que c'est que le clinquant. On était dans une atmosphère de paraître très forte. Les gens jettaient l'argent par les fenêtres. Et c'était bien! Il faut faire cela, tant qu'on en a l'opportunité. La boite n'a pas résisté mais c'est pas grave du tout, on a flambé, on a profité. ça m'a appris aussi, a contrario, que c'est pas comme ça qu'on mène une boite quand on veut qu'elle dure :-)

Quand et dans quelles circonstances as-tu quitté integra ?

 

Si tu le souhaites, décris nous ton parcours professionnel et ton occupation actuelle

A la fin, les PS ont été virés: plan social! Tout le monde descend. En tout cas les PS.
C'était le début de la crise de l'informatique, la situation devenait très dure ça se sentait. La fête était finie. Je n'avais pas encore d'expérience, alors je suis resté chez mon client, et j'ai continué à travailler...